Slashing : « avoir deux jobs est possible si les employeurs sont compréhensifs »

La flexibilisation du monde du travail entraîne de plus en plus de personnes à occuper plusieurs postes. Parfois par nécessité financière, parfois par passion. Témoignages.

En 1991, 96% des travailleur·euses se consacraient à un seul et même emploi. En 2025, l’Office fédéral de la statistique annonce que 8,1% de la population active a deux employeurs ou plus. Et si l’on considère uniquement la main d’œuvre féminine, ce taux s’élève même à 10,5% (contre 5,8% des hommes). Un phénomène qui est donc en augmentation, au point qu’il existe un anglicisme pour désigner cette nouvelle forme de travail : le « slashing », soit « couper, taillader » dans la langue de Shakespeare.

Le rêve de vivre de sa passion

Parmi les « slashers », le scénario le plus classique : les personnes qui souhaitent développer leur passion à côté d’un poste qualifié d’alimentaire. Cette tendance est en augmentation à l’heure où les notions de sens au travail et de développement personnel prennent de l’importance. Dans ces cas-là, la seconde activité est le plus souvent un emploi indépendant – ce qui facilite l’organisation, mais demeure toutefois un challenge au niveau de la charge mentale. Il arrive qu’au début, l’activité principale reste un temps plein. Développer sa propre entreprise à côté devient alors coûteux en énergie.

En témoigne Florian, désormais indépendant dans le domaine du yoga. Il s’est lancé dans cette branche par passion, mais a gardé pendant longtemps une activité annexe dans une institution sociale. Les semaines avec sept jours de travail n’étaient pas rares. Ça a été un soulagement lorsque, grâce à ses propres locaux et une base de clientèle solide, il a pu tout centrer sur le yoga. Franchir le pas a impliqué de bien faire ses calculs, avec un sentiment de vertige au début - compensé par la satisfaction de suivre ses vraies envies.

Être salarié·e à deux endroits

Pour les autres slashers qui gardent le statut de salarié·e, les défis sont autres et les raisons, souvent financières. Sophie, employée de commerce, a travaillé dix ans à 50% dans une assurance. Ce taux lui convenait tant que ses enfants étaient jeunes. Avec les années, elle a souhaité augmenter, pour gagner plus et avoir plus de responsabilités. Son employeur lui a refusé plusieurs fois cette option, pour des questions de quotas. Comme ce travail lui plaisait malgré tout, elle a donc annoncé qu’elle chercherait une activité annexe.

« Tant que je n’allais pas dans une entreprise concurrente, ils étaient ouverts à l’idée que j’aie un second emploi. Avec le bouche-à-oreille, j’ai trouvé un deuxième poste, d’abord à 20%. Également en tant que secrétaire, mais dans le domaine de la santé. On me dit souvent que je ne suis pas la seule dans cette situation. »

Désormais, Sophie travaille à 90% : « j’ai vite réalisé qu’un job à 20% est un défi à pleins de niveaux : je ne gagnais pas assez pour le deuxième pilier, c’était plus compliqué de me sentir impliquée ou de prendre des responsabilités. J’ai donc augmenté à 40% dès que possible. Depuis, ce partage de la semaine entre deux postes me plait bien, c’est varié. J’alterne, un jour chez l’un, un jour chez l’autre, et les semaines de travail passent très vite.»

Le secret qui fait que pour elle, ça fonctionne ? L’attitude compréhensive de ses employeurs. Elle a pu arranger ses horaires et arrive à coordonner ses vacances. « Des deux côtés, on me dit que c’est important d’avoir des vraies vacances, donc je les prends aux deux endroits en même temps. Cela implique des concessions au niveau des dates, mais ça a presque toujours été possible. Ils sont aussi flexibles si je dois adapter mes semaines pour remplacer des collègues ou assister à des séances extraordinaires chez l’un ou l’autre. »

Qu’en dit la loi du travail ?

Sur ce point, nous avons sollicité nos juristes : y a-t-il un cadre légal qui régit quelques principes pour les personnes doublement actives ?

«Selon l’article 321a du code des obligations, l'activité accessoire ne doit ni concurrencer l'autre emploi, ni enfreindre le devoir de loyauté, par exemple en empêchant le collaborateur de remplir pleinement ses obligations découlant du contrat de travail.

 

Il est possible de déroger à cette disposition du CO si on le souhaite. Nous voyons ainsi souvent des règlements du personnel dans lesquels les activités accessoires sont non seulement soumises à déclaration, mais aussi à autorisation. Si le règlement du personnel fait partie intégrante du contrat de travail, cela est admissible.»

Pierre Derivaz Avocat chez Angestellte Schweiz

Je travaille à 50 % dans une entreprise et je souhaite trouver un autre emploi à 50 %. Mon employeur a-t-il le droit de refuser si cela n'affecte pas mon travail chez lui ?

Oui, mais seulement dans la mesure où il y a violation du devoir de loyauté (par exemple, travail pour la concurrence). Bien sûr, si des dispositions particulières sont prévues dans le contrat, ce sont ces dispositions qui prévalent.

Dois-je lui signaler une deuxième activité ?

La loi ne l'impose pas (sauf dans des situations particulières, comme un congé). Mais comme indiqué ci-dessus, attention, de nombreux règlements/contrats prévoient une telle obligation.

Le droit du travail suisse permet-il de cumuler plusieurs emplois, exercés par exemple le samedi, qui représenteraient au total plus de 100 % du temps de travail ?

Le slasher doit, si nécessaire en concertation avec les entreprises, respecter la loi sur le travail (temps de travail maximal, temps de repos minimal).

À strictement parler, le travail le samedi est possible, tout comme un temps de travail supérieur à 100 %. Une semaine de 6 jours n'est par contre pas possible à long terme, tout comme une semaine de plus de 45 ou 50 heures (à long terme). Ainsi, plutôt que de parler en termes de pourcentage, il convient de respecter les principes de la loi du travail concernant la durée maximale hebdomadaire, les temps de repos ou le travail du dimanche.

 

Pour conclure, dans un monde du travail de plus en plus flexible avec le travail de plateforme se banalise, il est à prédire que le slashing poursuive sa lancée. Une aubaine si cela permet aux salarié·es d’augmenter leurs revenus et de s’épanouir, mais les employeurs doivent jouer le jeu. S’ils engagent des employé·es à de faibles pourcentages, ils doivent prêter, lors de l'engagement, une attention particulière à la clarification de la situation de la personne en ce qui concerne ses éventuels autres emplois.

Auteur-e

Laure Fasel

Laure Fasel

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