« Le discernement et l'intuition gagnent en importance. » Entretien avec Roger Oberholzer
Manuel Gentinetta tapote du bout des doigts sur son bureau. Jusqu'à présent, il n'avait pas conscience des réflexions stratégiques qu'il devait mener en tant que directeur marketing d'Outdoor Switzerland AG, un prestataire d'activités de loisirs et de sports de montagne dans la région de la Jungfrau : « Mon intuition me dit que nous surestimons les capacités actuelles de l'IA, mais que nous sous-estimons considérablement ce qui sera possible dans cinq ans. »
Son collègue Ueli Amstad, directeur financier, n'est pas seulement confronté à la transformation du travail dans le cadre de sa formation intitulée « Numérisation et IA dans la comptabilité ». Il y réfléchit depuis longtemps, car il est responsable des ressources humaines et des finances. Il a beaucoup de respect pour la manière dont l'IA permet d'obtenir des résultats. « Où est-ce que l’automatisation nous mènera si nous ne faisons plus d'études nous-mêmes ? », dit-il toutefois.
Ueli se passe la main sur le front, Manuel fait tourner son stylo entre ses doigts. Leurs visages reflètent une certaine tension, comme s'ils savaient depuis longtemps qu'un bouleversement est imminent. Alors que les PDG du secteur technologique comme Elon Musk célèbrent l'IA comme une solution miracle et promettent un monde entièrement nouveau, les cadres et les employé·es n'en sont encore qu'au début de leur parcours avec cette technologie. Manuel et Ueli sont deux exemples parmi tant d'autres.
Manuel est assis devant son ordinateur dans l’open space du nouveau siège de son entreprise, au pied des montagnes. Le cliquetis des claviers, la concentration dans la pièce est palpable. Aujourd'hui déjà, les modèles linguistiques accomplissent un éventail de tâches. Manuel est enthousiaste : l'IA traite les données, rédige, traduit et inspire des idées. Cela permet de réduire le nombre de prestataires de services et de travailler plus efficacement.
Il fait régulièrement référence à la « boucle humaine », ce contrôle humain comme garant de la qualité qui reste, selon lui, absolument nécessaire. Une opinion que partage également Roger Oberholzer, expert en IA, partenaire et directeur de l'Académie chez Kuble – House of Intelligence. À Zurich-Binz, il forme employé·es et cadres à l'utilisation de l'IA.
Il estime que deux compétences humaines vont gagner en importance sur le marché du travail : « le discernement, ainsi que l'intuition », c'est-à-dire la capacité à décider quelle voie suivre et pourquoi. L'IA n'est pas en mesure de faire ces deux choses.
« L'IA nous offre certes des possibilités infinies, mais c'est notre jugement et notre intuition qui leur confèrent leur pertinence, leur caractère et leur style. »
Pour Manuel, l’authenticité est fondamentale. Les images générées par l'IA ne sont pas envisageables pour lui, seules les vraies montagnes comptent, rien de simulé. Lui aussi porte une veste de montagne avec le logo de l'entreprise. Cependant, grâce à l'IA, beaucoup de choses sont désormais possibles : des idées et des offres qui étaient encore inimaginables il y a un an se trouvent à portée de main.
Ueli, dont l'équipe est installée à un autre étage, demeure plus prudent. Il n'est pas visionnaire, mais aborde le sujet petit à petit. L'automatisation par l'IA concerne les tâches comptables. À l'avenir, les collaborateur·rices devront être plus à l'aise avec les technologies de l'information. Même si les processus RH sont fortement touchés par l'automatisation de l'IA, il estime que l'aspect humain de cette activité doit rester au centre des préoccupations. Les deux chefs de service, Manuel et Ueli, sont réticents à l'idée de réduire les effectifs. Ils sont convaincus qu'il n'y aura pas moins de collaborateurs, mais de nouvelles tâches.
« Être authentique est important pour moi. »
Manuel renvoie à ce que disent les PDG internationaux. Ainsi, Ravi Kumar S. a souligné lors du WEF que l'IA n'augmentait pas seulement la productivité, mais modifiait aussi fondamentalement les activités. Manuel s'attend également à ce que des emplois disparaissent, ainsi que la création de nouveaux postes.
Roger Oberholzer, à Zurich, tempère ces perspectives positives. L'image enthousiaste d'un monde du travail autorégulé serait relativisée par certaines études réalisées l'année dernière. «Dans toute évolution, on part du principe que ce qui est ancien disparaît et que ce qui est nouveau apparaît. Cependant, je n'ai pas encore observé de manière convaincante la création d'un grand nombre de nouveaux emplois », déclare-t-il. Une étude de l'ETH Zurich montre que le nombre de demandeurs d'emploi au chômage dans les professions fortement exposées à l'IA a augmenté jusqu'à 27 %. Des voix influentes telles que celle de Dario Amodei, PDG d'Anthropic, prévoient un effet négatif très rapide, en particulier dans le domaine du travail intellectuel et pour les personnes débutantes dans le médier.
Sur la table, un article de Peter G. Kirchschläger, spécialiste de l'éthique de l'IA. Celui-ci va encore plus loin : il met en garde contre la pénurie de travail rémunéré, le fait que plus de la moitié des écoliers pourraient ne jamais avoir de travail et la nécessité pour les responsables politiques d'agir de toute urgence.
« La peur de la nouveauté est une peur primitive. Il ne faut pas se laisser influencer par elle. »
Chesine Wilder, comptable avec beaucoup de vécu, n'est pas inquiète par cette question. De bonne humeur, elle se trouve dans la salle de pause de la société BUSS AG à Pratteln. Dans un coin, un sac de boxe est suspendu, inutilisé. Alors que le thème de l'IA est débattu sur la grande scène, elle reste détendue.
Le fait que ses tâches comptables puissent être automatisées ne l'impressionne pas : « La peur de la nouveauté est une peur primitive. Il ne faut pas se laisser influencer par elle. » Elle vit selon la devise : quand une porte se ferme, une autre s'ouvre.
Dans la « Base » de la région de la Jungfrau, une porte s'est effectivement ouverte. Manuel et Ueli ont discuté intensément du sujet ces dernières semaines. Manuel examine actuellement l'utilisation d'agents IA, mais tous deux sont d'accord : il faudrait un nouveau poste qui regroupe toutes les idées IA, les transforme en stratégie, les mette en œuvre et les fasse avancer. Cela permettrait également de montrer au personnel que l'IA et la planification d'entreprise sont combinées de manière à leur être bénéfiques. Le moment est venu.