Les métiers techniques revalorisent la formation professionnalisante

Dès le 1er octobre 2026, les titres « Professional Bachelor » et « Professional Master » feront leur apparition en Suisse. Une nouvelle appellation pour la formation professionnelle supérieure des métiers techniques, visant à valoriser les parcours axés sur la pratique. Y a-t-il désormais trop d’académiciens sur le marché du travail ?

De quelles compétences l’économie suisse aura-t-elle besoin demain ? Le changement de dénomination des formations continues supérieures dans le domaine technique est un signal fort. Salués par Swissmen, ces titres de « Professional Bachelor » et «Professional Master » ne créent pas de nouvelles formations, mais renforcent la visibilité et l’attractivité de celles existant jusqu’alors.

Pour rapport, la formation professionnelle supérieure est destinée, dans la tech, aux titulaires d’un CFC qui se spécialisent ensuite, par exemple dans des écoles supérieures (ES). Atout majeur de notre système de formation, elle permet d’acquérir des compétences spécialisées tout en restant proche du monde professionnel.

La tech a besoin de profils différents

Dans le secteur technologique, les évolutions sont rapides. L’intelligence artificielle transforme les processus, l’automatisation modifie les métiers et les entreprises doivent intégrer de nouveaux outils. Pour relever ces défis, elles se doivent de diversifier les profils de leurs collaborateur·rices.

Un·e technicien·ne ES en systèmes industriels développe par exemple des compétences directement mobilisables en entreprise : programmation, automatisation, optimisation des machines. Un·e ingénieur·e HES sera davantage formé·e à la conception et au développement de projets. Ces parcours répondent à des besoins différents et sont complémentaires.

Le marché du travail a-t-il besoin de moins d’académicien·nes ?

Cette revalorisation des titres professionels intervient alors qu’un débat plus large s’installe en Suisse : sommes-nous en train de former trop de diplômé·es de l’enseignement supérieur ?

En ces temps de rentrée scolaire, la presse a relayé plusieurs articles et études débattant les forces et faiblesses du système de formation dual. D’un côté, on parle de pénurie de main d’œuvre. De l’autre, trop d’académicien·nes formés pour trop peu de places disponibles, et un manque de diplômé·es dans les professions pratiques ou manuelles.

Sans ingénieur·es, informaticien·es, scientifiques ou économistes, il est fort à parier que notre prospérité en pâtirait : la Suisse ne dispose pas de grands gisements de matières premières, et son marché intérieur est restreint, mais elle figure depuis des décennies parmi les économies les plus prospères du monde. Parmi les raisons, la stabilité politique, des infrastructures performantes et une véritable force d’innovation. Tout cela grâce, en partie, à une main-d’œuvre hautement qualifiée.

Au cours des dernières décennies, la proportion de personnes titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur a ainsi considérablement augmenté. Un phénomène qui commencerait déjà dans les écoles obligatoires, où les parents insisteraient plus qu’avant pour inscrire leur enfant au gymnase. Est-ce une tendance à l’élitisme, une dépréciation de l’apprentissage ou un désintérêt des jeunes pour les métiers manuels ?

Dans tous les cas, il faut considérer cette augmentation en regard de l’économie. Les secteurs pharmaceutiques, des technologies médicales, de l’ingénierie ou des services financiers ont gagné en importance. Ils ont besoin de spécialistes. Au point que finalement, la question peut-être la suivante : est-ce l’académisation qui a créé la prospérité, ou est-ce la prospérité croissante qui a rendu l’académisation possible ?

La force de notre système de formation est reconnu bien au-delà de nos frontières. La Suisse allie des universités et une recherche de niveau international à un système de formation professionnelle performant. L’apprentissage n’est pas une impasse : la maturité professionnelle, la formation professionnelle supérieure, tout ceci assure la perméabilité du système éducatif. C’est ce que les jeunes devraient garder en tête, s’ils considèrent le CFC comme une voie de garage .

Quand l’IA s’en mêle : nouveaux besoins et évolutions académiques

Nous nous inquiétons aussi beaucoup de l’influence de l’IA sur le marché de l’emploi. Logiquement, elle va et doit aussi influencer le système de formation. À quel point est-ce déjà le cas ?

Elle est bien sûr de plus en plus intégrée dans la plupart des cursus de formation et de formation continue. Il est évident que sa maîtrise ne peut que favoriser l’insertion professionnelle. Mais ses effets se font déjà sentir dans les choix d’orientation des jeunes.

Des données récentes relayées par la SRF montrent notamment un recul du nombre d’étudiant·es dans certaines filières académiques comme les sciences humaines et sociales. Le nombre d’inscrit·es dans les branches littéraires, comparé à l’an 2000, est bien plus faible. On le sait, ces filières souvent accusées d’être choisies par les étudiant·es par intérêt personnel plutôt qu’en matière de plus-value sur la productivité économique. Jusqu’ici, les statistiques ont toujours contesté qu’elles soient la voie royale vers le non-emploi. Mais leurs débouchés les plus fréquents (rédaction, traduction, enquêtes statistiques) sont indéniablement concernés par la révolution IA. Même l’informatique, longtemps considérée comme une valeur sûre, est désormais questionnée face à l’automatisation croissante de certaines tâches.

Dans tous les cas, le fait de valoriser la formation professionnelle supérieure avec de nouveaux titres est une démarche intéressante pour rappeler qu’un marché du travail qui fonctionne doit disposer de profils aussi complémentaires que possible. Et la question décisive en matière de prospérité n’est pas de savoir quel diplôme nous détenons, mais si nous donnons aux individus la possibilité de développer leurs compétences tout au long de leur vie professionnelle.

Auteur-e

Laure Fasel

Laure Fasel

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