La curiosité : une qualité sous-estimée

À quoi nous sert d'être curieux ? Selon le dictionnaire, la curiosité équivaut à un désir d'apprendre, d’ouvrir des portes qui a priori ne nous concernent pas. Disons-le clairement : dans la vie privée, la « curiosité » a plutôt une connotation négative ; dans la vie professionnelle, en revanche, c'est une qualité sous-estimée.

La curiosité dans la science et l'économie

Dans le monde scientifique, la curiosité est un sujet de prédilection. Francesca Gino, professeure à la Harvard Business School, a étudié pendant des années les effets de la curiosité au sein des entreprises.

Sa conclusion : les dirigeant·e·s devraient recruter leurs collaborateur·rice·s en fonction de leur curiosité, incarner eux-mêmes cette curiosité, encourager l’exploration et l’apprentissage. Il faut permettre aux équipes d'explorer et d'élargir leurs centres d'intérêt. Cela passe par exemple par l’introduction de journées Pourquoi ?, Et si… ? et Comment pourrions-nous… ? 

Cette approche aiderait leurs entreprises à s'adapter à des conditions de marché incertaines et à des pressions extérieures, tout en stimulant la performance.*

Carl Naughton, psychologue du travail et des organisations, s'intéresse lui aussi à la curiosité. Dans ses conférences actuelles, il fait référence au Curiosity Report — un rapport auquel il a contribué en tant que membre du Merck Curiosity Council, commandé par le groupe pharmaceutique Merck.

Ce rapport, publié en 2020, met en évidence que plus la position hiérarchique est élevée, plus le potentiel de curiosité est grand. Il est toutefois particulièrement élevé chez les chef·fes de projet, qui traitent sans cesse de nouveaux sujets.

L'âge joue-t-il un rôle ? Selon le rapport, la curiosité est bien une question d'âge : les valeurs les plus élevées sont atteintes chez les 35-45 ans. Les moins de 25 ans affichent des scores plus faibles, ce qu'on explique par un manque d'expérience et les défis liés à l'intégration dans un nouvel environnement professionnel. Chez les 55 ans et plus, l'intérêt pour de nouveaux sujets et de nouvelles idées semble également diminuer dans une certaine mesure.

La direction de Merck est convaincue que, dans un environnement économique en évolution rapide, l'innovation est un moteur déterminant du progrès. Selon eux, encourager la curiosité au sein de l'entreprise crée un environnement dans lequel des équipes engagées peuvent s'épanouir et innover.

La curiosité dans la tête

Comment la curiosité fonctionne-t-elle dans notre corps ? Barbara Studer, neuroscientifique à l'Université de Berne, en explique les mécanismes dans une interview. Lorsque nous sommes curieux·ses, la sécrétion de dopamine augmente, et avec elle notre capacité d'apprentissage. Le cerveau devient plus réceptif aux nouvelles informations, les mémorise plus en profondeur et les associe plus fortement entre elles.

La curiosité favorise également la flexibilité mentale, une ressource clé en période de transformation. Fait remarquable : cet effet n'a pas de date de péremption. Être curieux maintient notre capacité d’adaptation et contrebalance le déclin cognitif. Pour les collaborateur·rice·s plus âgé·es, elle n'est donc pas un luxe, mais un véritable booster de neuroplasticité et de performance. Questionnez-vous, c’est le moyen de rester jeune !

Studer souligne que la curiosité est contextuelle, et qu'elle se cultive. Elle se développe là où les questions sont valorisées — grâce à des équipes interdisciplinaires, des formats d'apprentissage ouverts ou la disposition à prendre des petits risques. « La curiosité n'a pas besoin de talent, mais de conditions », dit-elle.

Curiosité et IA

Dans un monde du travail où l'IA nous livre le savoir à la demande, la valeur ajoutée du cerveau humain est en mouvement : questionner devient plus important que de fournir les bonnes réponses. L'expert en IA Roger Oberholzer le formule clairement. Il souligne que la jugeotte et l’instinct gagnent en importance. L'essentiel est de rester agile, et de se réinventer sans cesse.

Or, le discernement et la capacité d'adaptation ont la même racine : la curiosité. C'est peut-être là la vraie leçon pour les années à venir. Ce ne sont pas ceux qui ont le plus de connaissances qui iront le plus loin, mais ceux qui posent les meilleures questions. Et ont le courage de rester curieux·ses !

Source

* Francesca Gino, « The Business Case for Curiosity », Harvard Business Review (2018)

** 2020 State of Curiosity Report

*** Barbara Studer, interview HR Today (2026) : Neugier als Zukunftskompetenz im HR | HR Today

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