« La Suisse a besoin de bons arguments »
Les intérêts de la Suisse ont-ils fondamentalement changé à l'heure des tensions géopolitiques ?
Non, pas fondamentalement. La politique extérieure est une politique d'intérêts. Il s'agit toujours de défendre ses intérêts au sein des organisations internationales et vis-à-vis des autres États. Cela ne change pas. Ce qui a évolué en revanche, c'est l'environnement international. Malheureusement pas dans le bon sens.
Quelles évolutions en politique extérieure influencent particulièrement la Suisse en ce moment ?
Ce sont des développements en politique européenne, dans les relations commerciales extérieures et en matière de défense. L'UE souhaite modifier, via les Bilatérales III, l'édifice contractuel que nous avons négocié avec les Bilatérales I et II ; les États-Unis nous imposent leur politique douanière erratique ; et la Russie mène une guerre d'agression contre un pays européen – quelque chose qu'on aurait jugé impensable il y a quinze ans.
La marge de manœuvre de la Suisse dans les négociations s'est-elle réduite ?
Si nous sommes perçus comme des profiteurs, cela réduirait effectivement notre marge de manœuvre. Une politique de niche deviendrait plus difficile. En particulier dans le domaine de la sécurité, où nous bénéficions de l'OTAN et des efforts européens en matière de sécurité sans vouloir y contribuer – pour le dire sans détour.
Comment un petit État comme la Suisse peut-il faire preuve de force ?
D'une part, en exploitant intelligemment nos atouts naturels, liés à notre géographie – dans les domaines de l'électricité et des transports, par exemple – ainsi qu'à notre savoir-faire pointu sur des dossiers clés comme la place financière ou la recherche. D'autre part, en montrant que nous ne défendons pas seulement nos intérêts nationaux, mais que nous sommes également prêts à apporter des contributions solidaires à la coopération internationale : soutien aux institutions multilatérales, notamment à la Genève internationale, renforcement des efforts de médiation, ou encore opérations de maintien de la paix par notre armée, comme l'engagement réussi de celle-ci au Kosovo.
Les mutations géopolitiques représentent-elles, pour l'économie exportatrice suisse, non seulement des incertitudes, mais aussi des opportunités ?
Oui, même si cela peut sembler un peu cynique : si notre économie continue à se battre offensivement contre les difficultés, cela la maintient en forme. Je trouve qu'elle s'en sort bien. Par ailleurs, les changements géopolitiques pourraient aussi nous ouvrir les yeux et nous inciter à mettre en œuvre efficacement les mesures de politique intérieure qui s'imposent : une politique fiscale équilibrée, le soin apporté au système de formation duale et de bonnes conditions-cadres pour la recherche.
Comment les entreprises exportatrices peuvent-elles rester compétitives dans ce contexte géopolitique ?
En continuant d'innover, en maintenant les coûts à un niveau bas et en préservant l'esprit de solidarité au sein du partenariat social.
L'UE est le principal partenaire de la Suisse – quelle est la bonne stratégie en matière de politique européenne dans le contexte géopolitique actuel ?
Il faut entretenir les relations avec l'UE et les approfondir là où c'est possible. Par exemple, en continuant d'être un partenaire fiable et sans friction, et en soutenant l'UE par des paiements de cohésion – sans envisager, du moins pour l'instant, une adhésion, qui, on le sait, se concilie mal avec notre démocratie directe. Parallèlement, nous devrions élargir notre réseau de relations avec le reste du monde, notamment par le biais d'accords bilatéraux. Les accords de libre-échange y jouent un rôle important.
Vous avez négocié les Bilatérales II en tant que négociateur en chef de la Suisse – qu'est-ce qui fait un bon négociateur ?
Il faut sans doute une bonne dose de ténacité et de capacité à trouver des compromis – ce qui est parfois aussi difficile que de concilier l'eau et le feu. Souvent, un petit pays ne peut négocier qu'avec la force des bons arguments. Mais lorsque l'on dispose d'atouts, il ne faut pas hésiter à les jouer.
Les percées décisives se produisent-elles uniquement en séance – ou aussi lors des pauses café ?
Votre question porte sur des négociations menées en présentiel, ce que je considère comme essentiel. Je déconseille les négociations en ligne sur des sujets complexes. Dans une négociation, il faut pouvoir observer l'ensemble de la délégation adverse. Devant un écran, l'atmosphère propice aux concessions ne se crée pas. La négociation elle-même doit être préparée avec le plus grand soin, de manière à bien connaître les forces et les faiblesses de l'autre partie… ainsi que les siennes. La préparation implique notamment d'organiser sa propre délégation : qui prend la parole, quand et sur quoi – les contradictions en interne sont à proscrire. Une bonne culture du débat au sein de sa propre délégation est évidemment utile, mais elle doit se vivre en amont. Après un cycle de négociations, il faut le cas échéant relancer par des documents ou une nouvelle présentation de la situation, pour battre le fer tant qu'il est chaud. Les pauses café peuvent être précieuses lorsqu'on peut régler certaines choses en tête-à-tête, de manière plus informelle, avec le·la chef·fe de la délégation adverse.